La famille Ottenwalter et les colos de Sickert

Les Catholiques et le Front Populaire

La création des colonies de Sickert, au-delà de l’engagement personnel des époux Ottenwalter, s’inscrit dans un contexte historique particulier. En effet, l’arrivée, en 1936, du parti socialiste au pouvoir et l’entrée dans la majorité du parti communiste, c’était plus qu’il n’en fallait pour justifier les pronostics les plus sombres sur le réveil de la guerre religieuse et le raidissement des catholiques dans une opposition irréductible. Et pourtant, il n’y eut aucune poussée d’anticléricalisme. Pour la première fois depuis les débuts de la IIIe République, une victoire de la gauche ne ranimait pas les passions religieuses ; la défaite des droites ne se soldait pas aux frais de l’Église.

« Les dirigeants du Parti ont mis une sourdine leur anticléricalisme traditionnel et pris un brusque tournant. … De même, à l’instigation du Saint-Siège, les catholiques français ont cessé de se comporter dans leur vie de citoyens en opposants déclarés et irréductibles. Ils acceptent pratiquement la République » (René RÉMOND Fondation Nationale des Sciences Politiques : Persée © 2005-2022)

Par ailleurs, syndicalistes chrétiens et militants jocistes, particulièrement en Alsace, ont pris leurs responsabilités. De nouveau, il existe un mouvement ouvrier chrétien. Les marxistes ne peuvent plus prétendre au monopole de la représentation et de la défense des travailleurs. C’est le début de la réconciliation entre l’Église et le monde ouvrier.

 L’Engagement d’Albert Ottenwalter et de son épouse Hélène née Schumacher

– Les parents s’intéressent à l’accueil et à l’éducation des jeunes. Ils désirent consacrer les bénéfices de leur entreprise à créer des lieux pour la détente et la formation des enfants et adolescents ; ce qu’on appellera les colonies de vacances à partir de 1933.

Pourquoi cette orientation et cet intérêt envers les jeunes ?

Sans doute à cause d’une rencontre avec des Pères du Saint Esprit et des Pères Salésiens qui viennent s’implanter en Alsace, à Landser et au Quartier Drouot. Jean Bosco devient une figure très aimée dans la famille. Le livre du Père Auffray sur Jean Bosco est bien connu par tous. Les parents assisteront à la canonisation du Saint le 1er avril 1934. Guidés à Rome par leur grand ami, l’abbé R. Barth, ils recevront, au cours d’une audience particulière, un encouragement tout spécial de la part de Pie XI pour l’accueil des jeunes dans la colonie de vacances Notre Dame Montjoie.

C’est une ferme, située près du col du Bonhomme, dans les Vosges. Elle avait été achetée par les parents en 1934. Elle fut agrandie, transformée en colonie de vacances et baptisée Notre Dame Montjoie. Elle pouvait abriter une cinquantaine d’enfants de patronages des paroisses urbaines environnantes.

Les parents continuent à investir tout leur superflu dans ces créations car dès 1936, deux autres lieux de vacances sont mis à la disposition de groupes de jeunes colons au Lac Noir et à Linthal (vallée de Guebwiller).

Un incendie malveillant détruit, en septembre 1937, la très belle colonie Notre Dame Montjoie.

Sans se décourager, dès 1938, les parents recherchent une maison de remplacement plus proche de Mulhouse.

La grande maison du Hertzenbourg, « La Maison du Sacré-Cœur »

Avec l’argent de l’assurance, ils rachètent à Monsieur Roehrig, en juin 1938, une grosse maison appelée « Le Hertzenbourg » (le Chalet du cœur), construite en 1845 par Alfred Warnod, dans la vallée de Masevaux. La maison a besoin d’une remise en état immédiate. Dès le 5 août 1938, grâce à des aménagements sommaires, des groupes de JOC de Mulhouse, sous la direction de l’abbé Durwell, peuvent profiter sans tarder de la maison. Les jeunes investissent le rez-de-chaussée et les dépendances. Cette vaste demeure, avec une ferme et 44 ha de terrain, peut accueillir à la fois des colons et notre famille. Le 1er étage et les combles deviennent désormais notre domaine pour l’été.

« Quel sympathique aspect que tous ces chers voiles de Ribeauvillé, se promenant en prière sur les sentiers du Herzenbourg. Plus jamais la chapelle, construite dans la demeure, ne retrouva les splendeurs de cire et de fleurs qui accompagnaient leur présence. » H. Ottenwalter

Les parents, après-guerre, n’ont jamais plus voulu se réinstaller à Mulhouse en ne considérant plus le Herzenbourg comme une résidence d’été.

Dix ans s’étaient écoulés depuis le départ de la rue d’Illzach ; tant d’événements les avaient enracinés dans cette vallée de Masevaux qu’ils s’implantèrent durablement à Sickert. Les activités municipales contribuèrent fortement au sentiment d’appartenance au village. (NDR :Albert Ottenwalter, déjà conseiller municipal, est élu maire de Sickert le 6 octobre 1945). Ces navettes continuelles qui les ramenaient chaque fin de semaine à Masevaux étaient devenues une habitude de vie qui leur convenait parfaitement. Ils étaient des actifs de tempérament et ils le sont restés jusqu’à la fin de leur vie.

« Depuis 1938, bien des gens de tous les coins des France et aussi de l'étranger se sont reposés dans ses murs et sur ses prés. En 1939, une fois les Allemands en Alsace, le Herzenbourg fut confisqué pour des réfugiés de Mannheim. Le passage de quelques groupes de « Hitlerjugend » devait laisser au Herzenbourg le souvenir amer de la profanation des crucifix des dortoirs de la colonie. Vers la fin novembre 1944, des officiers et soldats allemands en retraite de la bataille de Ronchamp obligèrent nos hôtes de guerre d'évacuer les lieux et de gagner le dernier train de voyageurs qui traversa le Rhin à Chalampé. Le 26 et le 29 novembre 1944, le Herzenbourg fut libéré par la Légion et des fusiliers marins, spahis d'Algérie, goumiers du Maroc, Antillais et Africains et des artilleurs de France … »

Hélène Ottenwalter

Mulhouse était le lieu de travail, l’usine le moyen de gagner de l’argent pour alimenter toutes leurs activités caritatives. Mulhouse et Thann étaient aussi les lieux où le maire de Sickert faisait ses démarches administratives au cours de la semaine. Toutes ces raisons justifiaient ce va-et-vient continuel.

Restaurée au cours de 1945, la demeure du Herzenbourg redevient une maison de vacances. Sans délaisser l’accueil de colonies d’enfants et d’adolescents, les parents proposent toutefois le Herzenbourg plus souvent aux organisateurs de sessions de formation, sans discrimination entre l’enseignement catholique (Enseignantes chrétiennes) et l’enseignement public (Équipes enseignantes du premier degré, Paroisse Universitaire de Franche Comté).

La situation isolée, la présence d’une chapelle dans la maison se prêtent aux temps de silence et de réflexion de mouvements d’action catholique et de groupes d’enseignants de la Paroisse Universitaire. Les groupes disposaient de tout le rez-de-chaussée (chapelle, chambre de l’aumônier, cuisine et salle à manger), de logements en dortoir dans la maison annexe, au Brennhus et au-dessus du garage.

Répartition des colons pour l'année 1960. 115 lettres de demandes d'hébergement. 170 jeunes ont été hébergés au Herzenbourg, 160 jeunes au chalet St Joseph à Sickert, 70 jeunes dans Le petit Refuge (la maison Naegelen) à Sickert, 115 jeunes à Linthal. En tout, 515 jeunes et adultes ont été accueillis au cours de l’été 1960.

Pendant plus de 20 ans, après-guerre, les parents, notamment ma mère, s’occuperont de la gestion des lieux d’accueil qu’ils mettaient gracieusement à la disposition de groupes de jeunes et d’adultes. Ce labeur méthodique et persévérant s’est déployé particulièrement de 1947 (session des cinquante jeunes Jésuites du noviciat d’Enghien en Belgique, avec leurs professeurs polonais, slovènes, tchèques et espagnols qui, le soir venu, sur la pelouse du parc faisaient entendre leurs voix pendant que la guitare du Père Aimé Duval chantait déjà : « La nuit longue, longue, longue… ») jusqu’à la mort d’Albert Ottenwalter en 1967. Puis les conditions générales ont beaucoup changé : d’une part, la réglementation officielle des lieux de vacance pour les jeunes s’est durcie, d’autre part l’évolution des mentalités a modifié l’esprit des organisations. La formule du Herzenbourg ne suscitait plus le même attrait.

Hélène, restée seule, a continué toutefois, jusqu’à la fin, de recevoir, à un rythme moins soutenu, les groupes qu’elle connaissait (comme les Nancéiens de l’abbé Renard).

Le partage de novembre 1974 entre les filles OTTENWALTER a affecté le Herzenbourg à la branche FREY. Et tout naturellement, l’aînée des filles Ottenwalter, Christiane avec son mari Pierre Frey, a poursuivi l’organisation de camps de jeunes, en accueillant de nombreux Scouts et Guides de France. Le Herzenbourg est référencé dans l’annuaire national des deux mouvements.

L’été, les toiles de tentes continuent ainsi d’animer les champs et les vergers aux alentours de la propriété. Ceci jusqu’en 1994, année du décès de Christiane.

– D’après les documents mis à disposition par leur fille Suzanne Ottenwalter, épouse Barral et leur petite-fille Catherine Frey épouse Moreau

Le Chalet Saint Joseph, actuelle maison Gaugler

Dans des conditions plus sommaires, des groupes de scouts, de collégiens, de lycéens, d’Alsace et de toute la France étaient reçus à la colonie « Saint Joseph », dans le village de Sickert, au petit « Refuge », (la maison Naegelen) dans le village de Sickert, et au chalet « Notre Dame », à Linthal (vallée de Guebwiller).

Un chalet qui a souvent changé de mains :

La maison appartenait à Joseph Gaugler né à Sickert en 1866 et marié à Marie Horny (1869-1934). Leur fils Joseph Léon Gaugler (1908-2002) époux de Lina Prax (1907-1995) en a hérité mais comme il rénovait une autre maison à Stoecken, il a revendu le chalet au maire de Sickert, Albert Ottenwalter, tout de suite après 1945. À la mort de ce dernier, le chalet devient la propriété des sœurs de Toulon (peut-être les Sœurs Carmélites de l’Enfant Jésus). Il est racheté en 1972, par un certain Luttenbacher, impresario à Strasbourg, mais remis en vente par suite d’opérations financières maladroites. En 1978, Roger et Christine Gaugler, devenus propriétaires, en font leur résidence principale. Ils en conservent l’aspect extérieur.

Le chalet en 1945, au moment de son acquisition par la famille Ottenwalter.

Après sa restauration, avec son avancée où logeront les colons.

Le chalet disposait d’un grand dortoir sous le toit, très rustique puisqu’il n’y avait pas de lits mais des paillasses posées à même le plancher. Au RDC, un réfectoire et une cuisine où officiait une cuisinière de Sickert, une chambre pour l’aumônier ou les Sœurs, un puit pour l’eau courante, une douche froide à l’extérieur, et un grand parc arboré. La directrice logeait chez l’habitant.

Une fréquentation assidue jusqu’aux années 1972

Le chalet accueillait, principalement en été, des adolescentes et jeunes femmes de Toulon.

À partir de 1949, celles de Nevers ont fréquenté le chalet, encadrées par des Sœurs.

Des groupes de la paroisse Sainte Madeleine de Strasbourg y ont séjourné en 1956 sous la direction de l’abbé Pierre Lévêque.

En 1961 et 1962, des jeunes de Strasbourg sont venus camper dans le parc.

Par la suite, beaucoup de camps scouts, louveteaux et éclaireurs, sont venus au chalet, mais se cantonnaient surtout à l’extérieur, utilisant les infrastructures pour le repas et en cas d’alertes météorologiques.

Sickert a gardé longtemps son aspect champêtre. La rue Principale, à l’arrière-plan, était un chemin caillouteux bordé de murs de pierres et de noisetiers.

1952 : deux jeunes filles de la colo, venues de Nevers, devant la porte du Chalet St Joseph, fières de porter les costumes confectionnés par Fernande Walter, 20 ans, au centre. Couturière de métier, elle les avait créés à la demande de la directrice du chalet qui logeait chez sa tante Marie Fichter.

Un événement qui bousculait la vie du village

Pour les jeunes de Sickert, la venue d’une nouvelle colo suscitait toujours beaucoup de curiosité car l’encadrement était très libéral et permettait aux jeunes filles de rencontrer celles du village. Pour les garçons qui, très souvent, n’avaient jamais quitté Sickert, c’était l’occasion d’apercevoir ces demoiselles de la ville, d’attirer leur attention, pas toujours de manière très raffinée. La journée, les grands proposaient des sorties à mobylette. Le soir, quand la colo dormait, c’étaient des jets de pierres sur les tuiles du bâtiment pour faire sortir en pyjama ou chemise de nuit ces demoiselles effrayées qui ne comprenaient que moyennement les quolibets et les sourires entendus de ces jeunes « rustres ».

L’aumônier responsable avait beaucoup de mal à rassurer cet essaim bourdonnant mais les essais de rapprochement étaient souvent voués à l’échec.

La maison Naegelen,

« Le Refuge »

Elle a été construite en 1800 par Nicolas Naegelen, (1752-1829), tisserand, et maire de Sickert, au 19 de la rue principale.

Différents groupes, particulièrement des jeunes femmes de 17 à 20 ans l’ont occupée. Elles y passaient un mois, souvent en complète autonomie.

Détail du linteau. L’inscription indique l’année de construction de la maison ainsi que les initiales de son propriétaire : N-N pour Nicolas Naegelen

À l’intérieur, il y avait une petite cuisine et un réfectoire ainsi qu’un dortoir à l’étage.

Albert Ottenwalter a acheté à Hélène Naegelen (1910-2001) un bout de terrain à l’arrière de la maison pour agrandir le jardin et permettre à des camps de toile de s’installer.

Des scouts de Thann -les « louveteaux » – sous la responsabilité de Lucienne Jenn y ont campé une semaine en 1961.

Toute cette histoire reste le légitime et rassurant partage de ceux qui ont tenu à  faire dans leur vie œuvre d’hommes et de chrétiens. Le Herzenbourg dépassant de sa masse sombre le paisible paysage de Sickert et les anciennes « colos » maintenant rénovées ne sont-ils pas là pour nous le rappeler ? 

Rédaction : Jean Bruckert

Nota :

Certains se souviendront certainement, en lisant ces lignes, de ces moments rares et surtout anciens, passés dans une des colos de Sickert. Je serais très heureux de recueillir leurs photos ou témoignages à l’adresse suivante : bruckert68 arobase gmail.com

Sources :

Hélène Ottenwalter née Schumacher, Catherine Moreau née Frey, Christine Gaugler, François Bruckert et Christiane née Baeumler, Fernande Walter née Studer et Rose Riff née Kessler.

Pour plus de renseignements sur les « colos » de la vallée de Masevaux, reportez-vous au site de Henri Ehret : https://ogygie.pagesperso-orange.fr/colosvallee.htm

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